Alors, qu’est-ce qu’un clavier ergonomique en 2017 ?

Après avoir visualisé de nombreux modèles de claviers pendant de longs mois, se pose tout naturellement la question : comment doit être fait un clavier ergonomique ?

De nombreux claviers continuent de reprendre le design de la machine à écrire Sholes et Glidden qui a tout de même pas loin de 150 ans. Tel ce clavier Penclic vendu 57.90 € sur un site dédié aux solutions ergonomiques :

Or non, ce n’est clairement pas une solution ergonomique. Tout au plus une solution permettant de garder ses mauvaises habitudes issues de l’héritage des claviers mécaniques de machines à écrire. Voyons donc les tendances sur les claviers réellement ergonomiques.

Clavier splitté

La première tendance dans les claviers ergonomiques est de séparer, dans certains cas franchement, les 2 mains. En effet, sur le clavier traditionnel les mains sont trop rapprochés et pas forcément dans le meilleur angle. C’est ce à quoi réponds le clavier Natural Keyboard de Microsoft, et tous les nombreux claviers imitant ce design :

Certains claviers sont carrément séparés en deux claviers, reliés par un simple fil, laissant à l’utilsateur le choix de l’angle et la distance entre les 2 mains, tel le clavier Freestyle 2 de Kinesis :

Certains sont allés jusqu’à mettre les 2 claviers sur leurs chaises. Par exemple, avec le datahand :

Le clavier « cordé » ou clavier 40% ?

Les claviers cordés semblent n’être plus qu’une relique des années 80, à l’exception des claviers dédiés à la sténographie :

Cependant, l’idée de réduire la taille du clavier afin de ne pas trop bouger les mains a gagné en popularité. Il s’agit des claviers réduits, généralement appelés 40% (c’est à dire qu’ils font la taille de 40% d’un clavier usuel) :

Le clavier le plus couramment cité dans cette catégorie sera le clavier orthogonal Planck :

Le clavier est tout petit, on ne risque donc pas de beaucoup bouger les mains… et c’est bien l’objectif : ne jamais (trop) s’éloigner des touches de base. Même pour appuyer sur Print Screen.

Où se trouvent les chiffres sur ces claviers ? Les signes de ponctuation ? Les fléches ? Les touches de fonctions ? Et bien elles sont obtenus par des combinaisons de touches, le clavier ayant différents layers. Sur le Planck présenté, ce sont les touches lower et raise, accessibles par les pouces qui remplissent ce rôle.

Les claviers 40% sont usuellement hautement programmables ; ainsi le Planck fonctionne avec un micro-contrôleur Atmega 32U4 et le firmware hautement customisable QMK. Ce firmware est d’ailleurs devenu omni-présent dans les claviers home-made.

Clavier orthogonal, en pattes d’ours ou 3D

Dès lors qu’on ne cherche plus à avoir un clavier rappelant le clavier Remington (décalé), mais tout en gardant l’utilisation de touches « traditionnelles », on obtient des claviers orthogonaux tel le Planck dont je viens juste de parler.

S’il est évident que le clavier décalé est une abération, un clavier orthogonal ne tiens pas compte de la longueur des doigts.  Au contraire, les claviers dits « en pattes d’ours » tel le Truly Ergonomic Keyboard (dont la fabrication viens d’être arrếtée) tiennent compte de ce fait :

Mais il semble encore plus logique de ne pas avoir un clavier tout plat, mais d’aligner les touches dans l’espace. Nous arrivons alors aux claviers « 3D », dont la hauteur des touches est variable, tel le clavier Dactyl dont on me demande de parler :

 

On pourrait aller encore plus loin dans le monde du clavier : tout le monde n’a pas des mains de la même taille ni de la même forme.  Ainsi, le clavier manuform a été modelé selon les mains de son créateur, qui ajoute l’avertissement : « The one warning I’ll give is that the column stagger is pretty aggressive. After making some prototypes with less stagger, I found that, for my hand at least, with my short pinkies, this worked best. If your hands are shaped differently this might not fit the « ManuForm » (Hand-shaped) moniker for you. I wish I had the skills to make the model fully parametric so you could adjust it and print a variation with different column stagger and thumb-length, etc. ».

(Les rangées sont fortement décalées, c’est ce qui marche le mieux pour mes mains, avec des auriculaires courts. Si vous avez des mains trop différentes des miennes, ce clavier pourrait pas n’être pour vous. J’aimerai avoir les compétences pour proposer un clavier paramétrisé permettant d’imprimer des variations de décalage et de longueur des pouces, mais je ne les ai pas…).

Coup de bol pour moi, nous avons les même mains. J’hésite en effet à refaire ce clavier, ce qui me rebute est le coût de l’impression 3D du boitier (300 € sur shapeways).

Il existe une variante de ce clavier totalement splittée et un peu plus paramétrisée (se basant sur le Dactyl qui est lui bien plus paramétrisé), le Dactyl-Manuform. Mais pour l’instant, il faudra encore connaître Clojure et probablement se retrouver avec des problèmes inattendus pour adapter un Dactyl ou un Dactyl-Manuform à longueur des ses doigts. Il n’existe, à ma connaissance, aucun projet de clavier complètement paramétrisé (quand à la fabrication industrielle, je n’en parle même pas).

Dans la même veine, l’espacement entre les touches d’un clavier est resté assez standard en occident : 3/4 de pouce, ou 18.8 mm. Au Japon les mains sont plus petites, ainsi de nombreux claviers japonais ont des touches bien plus rapprochés. Le clavier semi-industriel japonais Esrille existe ainsi en 2 tailles : espacement standard de 18.8 mm ou 17.5 mm.

Bien utiliser les pouces et même le poignet…

Il est assez abérant d’avoir une seule touche partagée par 2 doigts. Je veux bien sûr parler de la barre espace sur le clavier Remington. Il serait dans un premier temps plus intéressant d’avoir une touche par pouce, par exemple le Z70. Puis pourquoi pas, partager en plusieurs touches la barre espace, tout en gardant le design traditonnel, tel que le phantom 7bit ?

Et c’est également par le pouce que lower et raise sont accédés sur le clavier Planck…

Mais à cette époque où l’agilité des pouces tends à augmenter, nous pouvons aller encore plus loin. Ainsi les claviers 3D disposent tous de nombreuses touches pour le pouce (voir les Dactyl et Manuform plus haut). Il y a eu des ratés, tels que les touches difficiles d’accès de l’Ergodox, mais dans l’ensemble, la tendance est là.

Nous pouvons aller plus loin encore : utiliser le poignet pour appuyer sur une touche. C’est ce qui est proposé dans ce hack pour le Kinesis Contoured.

Mais également dans le keyboard.io dont la fabrication viens -enfin- de commencer.

Le record sera atteinds sur le clavier Katy KCS84 : 9 touches par pouce et une par le poignet ! (20 touches au total !).

Interrupteurs mécaniques

Il ne fait pas de doutes que les interrupteurs mécaniques sont préférables aux touches ciseaux. Tous les claviers 3D sont ainsi équipés. Les claviers artisanaux également, mais c’est peut-être aussi parce que c’est la technologie qui convient le mieux dans ces 2 situations.

Le brevet de Cherry MX tombé dans le domaine public a permis de baisser les prix des switchs avec l’apparition de modèles compatibles, pour certains même considérés de meilleure qualité que l’original (Gateron). Ceci a également permis l’arrivée de nombreux interrupteurs aux caractéristiques différentes des traditionnels MX blacks, blue ou brown (ou même red).  Gateron Yellow, Razer Green ou Orange en théorie à destination des gamers (1.9 mm), Zealio (4 variantes). Cherry n’est pas en reste en proposant le Cherry MX Speed Silver (1.2 mm). Puis sont arrivés les Kailh Speed en 4 variantes (1.1 et 1.4 mm), ou les Outemu Blue/Teal/Purple. Et d’autres switches continuent d’arriver : les Input Club Halo True et Halo Clear (inspiré des Topre), les Kailh Pro (1.7 mm)…

Et pour compliquer les choses pour l’amateur, ces switches sont souvent fabriqués et vendus par des chinois. Tout comme les Cherry « whites » peuvent ne pas être les mêmes selon les vendeurs, le même phénomène se reproduit avec les Kailh (aussi appelé Kailhua) Speed ; la version bronze pourra aussi être nommée « Thick Gold » ou « Platinum »…. Avec la multiplication des switches toujours dénommés par des noms de couleurs, on risque d’avoir de nombreuses erreurs de traduction. Ça promet.

Le choix parmi les switchs mécaniques est clairement en augmentation ; cela rappelle l’âge d’or du switch mécanique (le début des années 90) où existaient de nombreuses variantes du design ALPS.

Pour ma part, j’attends de pouvoir tester un clavier équipé de Kailh Speed Bronze.

Le site d’Input Club s’est amusé à mesurer la courbe de réponses de différents switches pour vous permettre de choisir vos switchs. Tous les switches n’y sont pas ; mais c’est le seul comparatif de ce genre que je connaisse, car non, ce n’est pas si évident de réaliser de tels graphs. Toutefois la seule vraie manière de tester un switch serait de tester un clavier entier.

On mélange le tout…

Si je résume un clavier ergonomique à la mode 2017 sera : splité, avec un nombre de touches éventuellement réduit (en utilisant, au besoin, des raccourcis claviers), sauf pour les pouces, programmable, 3D ou en pattes d’ours à défaut. On pourra également faire remarquer qu’ils sera de forme symétrique et sans pavé numérique.

La tendance à la réduction des touches provient également des besoins du fabricant amateur de claviers ; la moitié des claviers présentés ici étant des claviers non industrialisés. En effet, à quoi bon conserver des touches Print Screen ou SysReq qui ne sont (presque) jamais utilisées ? Cela demande des matériaux, du travail de conception et de cablâge supplémentaire pour une touche qui ne risque pas de s’user. Sans parler des designs conçus pour répondre à des limitations de taille des micro-contrôleurs, des imprimantes 3D courantes ou d’autres machines-outil…

Ainsi on note que Matt Adereth, le créateur du Dactyl, est un grand fan des claviers Kinesis Contoured. La ressemblance saute d’ailleurs aux yeux ! Mais la différence aussi : le Dactyl ne dispose plus des touches de fonction ! Or ces touches avaient justement été améliorés sur la version 2 du Kinesis par l’utilisation de touches mécaniques Cherry ML au lieu de touches caoutchouc du plus mauvais effet. La demande existe donc probablement bien. Il est ainsi un peu dommage qu’un clavier industrialisé tel le keyboard.io ne dispose pas d’un rangée de touches supplémentaires pour les touches de fonction (comme sur l’Esrille). Cela aurait pu aider à le distinguer de l’ergodox ou d’autres claviers plus artisanaux.